Je commente avec un grand plaisir le chapitre sur la Libération des Contraintes issu du nouveau livre de Philippe Lemoine. Celui-ci me fut un réel soutien, riche d’encouragements quand j’écrivais mon propre livre, et qu’il préfaça l’été passé avec un réel sens de la mise en perspective.
« J’écris ton nom, Liberté ». En 1942 le poète Paul Eluard appelait à faire tomber les barrières de toutes les oppressions. Depuis 1989, les dernières barrières sont tombées, et pourtant de nouvelles contraintes se sont fait jour du côté du modèle dominant et unique, le capitalisme. Philippe Lemoine a raison d’évoquer la libération des contraintes en prenant pour point de départ les années 70 et la recherche de la libération de la pensée par le biais du phénomène bien connu aujourd’hui de déconstruction – reconstruction dont l’origine souvent française fut amplement reconnue dans le monde.
L’ancien Président de la République voyait dans le libéralisme une contrainte supérieure au communisme. Sans accepter l’extrémisme de Jacques Chirac, il était savoureux de lire à la fin de l’année passée, l’éditorialiste de The Economist[1] s’adressant à ses lecteurs issus des milieux économiques, que « le capitalisme vous a rendu libre, il vous a rendu riche, ne lui demandez pas de vous rendre heureux ».
« Nous sommes les habitants de la cité autant que du supermarché », constatait avec justesse l’essayiste français Pascal Bruckner en 2002[2]. A l’aube du XXIe siècle, une nouvelle génération de consommateurs-citoyens souhaite s’affranchir des contraintes issues d’un mode de vie qu’ils veulent faire évoluer en devenant les propres acteurs de ce mouvement libérateur. Ce n’est pas une classe d’âge mais une classe de valeurs qui réunit des hommes et des femmes désireux de prendre en main la gestion de leur propre devenir. C’est la Génération de la Participation[3].
Les membres de cette Génération Participation voient dorénavant la vie en réseau après avoir constaté que « l’individualisme possessif » de la société de consommation conduisait à un périlleux amenuisement des ressources naturelles. Obligés de penser la vie autrement, cette Génération veut explorer de nouvelles relations interdépendantes[4], soit la libération de contraintes plus subies que choisies. Ces individus reconnaissent d’ailleurs aisément que la seule satisfaction matérielle de leurs désirs ne pouvait répondre à leurs attentes comme un juste rappel de la fin des années soixante.
Philippe Lemoine souligne donc justement que « ces individus n’attendent plus rien de leurs aînés (les trop fameux baby-boomers) pour s’inventer d’autres horizons et explorer de nouveaux territoires » (p.288). Sa vision souligne combien les formules de simplification à l’extrême de l’évolution de notre civilisation, La Fin de l’Histoire (Fukuyama, 1992) et The World is Flat (Friedman, 2004) ne s’appliquent pas ou insuffisamment à une ambition beaucoup plus large des individus.
La place centrale accordée à la France dans cette ambition libératrice apparaît dès lors bien plus réaliste en rejoignant un mouvement plus large avec notamment les excellents, L’Etrangeté Française (d’Iribane, 2006) et l’Avenir d’une Exception (El Karoui, 2006).
Ce mouvement de libération s’appuie donc sur le choix qui doit être fait entre Connexion et Protection, et qui a été symbolisé un certain 6 février 2007 quand les deux principaux acteurs de l’informatique des trente dernières années eurent à choisir leur camp.
L’homme le plus riche du monde, Bill Gates, demandait, au nom de sa société Microsoft, la mise en place d’un nouveau et puissant système de sécurité informatique. Ce même jour, Steve Jobs, l’emblématique Président d’Apple plaidait pour des téléchargements de musique sans protection[5].
Dans la première partie de son livre, Philippe Lemoine trouve très justement dans le cinéma américain des débuts du XXe siècle, un modèle reproductible pour les premières années du nouveau siècle. « C’est à travers ce jeu de contraintes et de limites que le cinéma s’érige en art … Cet art de masse fondamentalement optimiste, profondément structurant… », (page 51).
Philippe Lemoine perçoit dans l’alliance entre la science (ici Internet) et les artistes avec les intellectuels (les créateurs), le moteur de la libération des contraintes. C’est une judicieuse répétition du rôle résolument démocratique et intégrateur des hommes et des femmes d’Hollywood au début du XXe siècle.
La redécouverte des vertus de l’échange et du partage (le don) par rapport à un individualisme porté au pinacle durant les vingt dernières années renvoie aux vertus politiques de la riche rencontre créative entre scientifiques et artistes. Un brillant économiste français[6] a d’ailleurs évoqué la « Belle Epoque » pour désigner la période qui s’ouvre.
Philippe Lemoine soutient que les temps redeviendraient modernes car libérés des contraintes. En insistant sur le rôle central que jouerait la France dans ce mouvement de modernisation, dont la société a toujours été rythmée, à fréquence régulière, par des vagues d’émancipation et de connexion, Philippe Lemoine propose pour notre pays une vision aussi vivifiante que souhaitable.
[1] The Economist, 21 décembre 2006
[2] Pascal Bruckner, La Misère de la Prospérité, Paris, 2002 Editions du Seuil
[3] Thierry Mailet, La Génération Participation, Paris, 2006, M21 Editions
[4] La déclaration d’interdépendance par l’association mondiale Collegium International
[5] www.news.fr Actualités du 7 février 2007
[6] Michel Godet, Courage du bon sens pour construire l’avenir autrement, Paris, 2007, Odile Jacob.
Bio:
Thierry Maillet, chercheur doctorant à l’Ecole des hautes études en sciences sociales (EHESS), et directeur de TMC et associés, société de conseils.
Auteur de La Génération Participation, M21 Editions, 2006